Note: ce billet était en préparation, la nouvelle du décès de Jean-Jacques Servan-Schreiber m'a amené à le conclure.
Au 22, avenue Matignon, dans un bel immeuble de Vittorio Mazzucconi, Jean-Jacques Servan-Schreiber, sous l'égide de François Mitterrand, avait installé un ambitieux centre de recherche dont la partie accessible au public était dédié à l'initiation à la micro-informatique en général et, pour les enfants en particulier, à la programmation en langage Logo.
C'était irrésistible: dans le grand hall du rez-de-chaussée, sur de grandes tables, un grand nombre d'Apple II attendaient leurs utilisateurs. J'arrivais dès l'ouverture, et je repartais à la fermeture. Je m'étais lancé dans un logiciel de dessin - un ancêtre de MacPaint mais sans souris - entièrement écrit avec le macro-assembleur Big Mac, dans le but de faire des images pour un jeu d'aventure graphique. Au bout d'un moment, je commençai à sérieusement optimiser le code en taille, car les 48Ko de mémoire étaient presque pleins.
En été 1981, je fus engagé comme animateur - mon premier travail. Nous étions une poignée de passionnés à passer beaucoup de temps sur les machines. Au bout d'un moment, nous avons été remarqué par certains chercheurs qui travaillaient dans les étages.
C'était un autre monde...
Nicholas Negroponte qui venait de créer le MIT Media Lab et le pionnier de l'Intelligence Artificielle Seymour Papert assumaient à cette époque la direction scientifique. Dans les laboratoires, on travaillait sur l'apprentissage de la lecture chez les jeunes enfants (Rachel Cohen), sur les vidéodisques interactifs (Georges Broussaud), l'informatique en relation avec l'agriculture (Dominque Peccoud), la médecine dans le tiers-monde, entre autre. Autre sommité, Henri Gouraud, pionnier de l'infographie qui en a marqué l'histoire en inventant la technique d'interpolation appelée "Gouraud shading". Mais assez de name-dropping, et excuses à tous ceux et celles qui ne seront pas nommés.
Il y avait une forte présence de chercheurs et d'étudiants du MIT, et une très forte influence sur le matériel: en plein Paris, les locaux abritaient un DECSYSTEM-20, deux Lisp Machines, et un VAX.
Au CMIRH, un esprit d'ouverture régnait grâce à certaines personnes, dont de hauts responsables. Si quelqu'un démontrait son savoir faire sur les ordinateurs, il y avait une chance qu'il soit engagé. C'est ce qui est arrivé à un petit groupe de passionés, dont je faisais partie.
Le DECSYSTEM-20 était une machine qui tenait en quelques armoires, le genre de modèle appelé encore à l'époque mini-ordinateur, et disposait d'une mémoire maximum de 256K mots de 36 bits. Le processeur, une énorme carte dont on pouvait voir le dos, recouvert de câbles reliant les contacts, les parties dénudées étant enroulées autour des pattes des circuits, ressemblait à ça.
On s'y connectait par des terminaux série, et le système d'exploitation était une version du très convivial TOPS-20, qui disposait de la complétion, de l'interrogation, et d'une aide interactive qui permettait d'explorer les commandes possibles avec facilité. On pouvait y programmer en Maclisp, en CLU, en TECO (Emacs était écrit avec), en Bliss, en MDL, faire des systèmes de règles en OPS5, et enfin en assembleur avec MIDAS dont le puissant système de macro-instructions lui valait la qualification de méta-assembleur. Le jeu d'instructions du processeur avait la particularité d'être extensible par rattrapage des "opérations utilisateur non-utilisées" (chercher UUO dans le Jargon File), sur lesquelles étaient branchés les appels système.
Un jour, nous avons ajouté C grâce au compilateur portable de Stephen Johnson. Chaque caractère était stocké sur 36 bits!
Mais les machines les plus agréables à utiliser, et de loin, étaient les Machines Lisp. Deux Symbolics LM-2 installées dans une petite salle à côté du DEC-20 au sous-sol étaient reliées par des câbles à leurs terminaux, au 3e étage, dans une pièce ronde que tout le monde appelait "camembert".
Et quels terminaux: à écrans verticaux, affichage graphique, munis d'une souris, le fond blanc pas défaut donnait l'apparence d'une feuille de papier... En ce début des années 80, ça nous apparaîssait presque comme une interface utilisateur de science-fiction. Une des Machines Lisp était aussi assortie d'une carte graphique 8 bits par pixel et d'un moniteur couleur. Elles étaient reliées au reste du monde par un réseau CHAOSnet.
Quelques années auparavant, alors que je ne m'intéressais pas encore aux ordinateurs, j'avais vu de telles machines dans un livre qui parlait du Xerox Parc. Et là, je programmais sur leurs cousines concues par le MIT.
Tout - sauf le microcode - était écrit en Lisp, la définition en code source de n'importe quel symbole Lisp était accessible sur une simple combinaison au clavier: "Meta-.", bref le logiciel du système était entièrement disponible. Irremplaçable et inégalé pour apprendre, pour modifier, et surtout pour corriger les bugs. Des fenêtres, des menus, un avatar d'Emacs (appelé ZWEI) pour éditer, un debugger interactif, compilation incrémentale... La programmation orientée objet était assurée par le Flavor System, largement utilisé le système d'exploitation. Une machine faite par des hackers pour des hackers, un environnement de développement d'une incroyable efficacité.
Sur ces machines, on voyait Richard Stallman passer de longues heures. Nous l'hébergions à tour de rôle dans nos appartements Parisiens.
Plus bas, dans un autre "camembert", un autre engin avait retenu mon attention: un frame-buffer Raster Technologies, mémoire graphique de 512 x 512 x 24 bits. Relié, si je me souviens bien, à un DPS-7. Je m'étais empressé de l'essayer, avec pour résultat une démo qui ressemblait au module Spheres de xscreensaver, en mieux.
C'est aussi au Centre Mondial que nous avons rencontré des Lispiens Européens - car il y avait un département d'informatique à l'université Paris 8 Vincennes à Saint Denis, dans lequel Harald Wertz, Daniel Goossens et Patrick Greussay entretenaient flamme de l'Intelligence Artificielle au sein d'un laboratoire.
Le "bocal" ou centre de calcul, en accès libre, faisait tourner Unix. Là aussi, grâce à ces personnalités remarquables, un vent de liberté soufflait, les claviers étaient martelés jour et nuit, la théorie et la pratique s'entrelaçaient, et beaucoup ont bénéficié de l'esprit d'ouverture de ce lieu, accessible notamment aux non bacheliers.
En particuler, je voudrais rendre hommage aux immenses qualités pédagogiques et humaines de Yves-Daniel Perolat, décédé brutalement et prématurément.






